L’arrivée d’un résident sous chimiothérapie en EHPAD représente un défi organisationnel, technique et humain majeur. Entre la gestion des effets secondaires, la coordination avec les équipes d’oncologie et le maintien du confort de vie, les professionnels doivent concilier compétences médicales spécifiques et accompagnement global. Selon la Société française de gériatrie et d’oncologie (SoFOG), près de 15 % des résidents en EHPAD présentent des antécédents cancéreux nécessitant une surveillance active, un chiffre en hausse constante avec le vieillissement de la population.
Sommaire
- Comprendre les enjeux de la chimiothérapie en EHPAD
- Mettre en place une surveillance structurée des effets secondaires
- Organiser la coordination avec l’équipe d’oncologie
- Garantir le confort et les soins de support au quotidien
- Les soins palliatifs : quand le confort devient l’objectif central
- Vers une culture de l’excellence dans l’accompagnement oncologique
- FAQ : Questions complémentaires
Comprendre les enjeux de la chimiothérapie en EHPAD
La prise en charge d’un résident sous chimiothérapie impose une double expertise : oncologique et gériatrique. Contrairement aux patients hospitalisés, les résidents d’EHPAD cumulent polypathologies, fragilités et parfois troubles cognitifs, ce qui complexifie la détection précoce des effets secondaires.
Spécificités de la personne âgée sous traitement oncologique
Les personnes âgées métabolisent différemment les traitements. Leur fonction rénale diminuée, leur masse musculaire réduite et leurs interactions médicamenteuses augmentent les risques de toxicité cumulative. Une étude de l’Institut national du cancer (INCa) révèle que 40 % des patients de plus de 75 ans sous chimiothérapie présentent au moins un effet indésirable de grade 3 ou supérieur.
Les professionnels d’EHPAD doivent également composer avec les objectifs de soins souvent orientés vers le confort plutôt que la guérison. La distinction entre soins curatifs et palliatifs devient parfois floue, nécessitant une clarification régulière avec l’équipe oncologique et la famille.
Exemple concret : Un résident de 82 ans sous protocole FOLFOX pour un cancer colorectal présentait des nausées matinales systématiques. L’infirmière coordinatrice a ajusté l’horaire de prise des antiémétiques après échange avec l’oncologue, permettant une amélioration rapide du confort alimentaire.
À retenir : La personne âgée sous chimiothérapie nécessite une surveillance renforcée et personnalisée, tenant compte de ses fragilités spécifiques.
Les protocoles de chimiothérapie les plus fréquents en gériatrie
Certains protocoles sont plus courants chez les résidents d’EHPAD :
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- Gemcitabine (cancer pancréatique) : administration hebdomadaire
- Paclitaxel (cancer du sein, ovaire) : perfusion toutes les 3 semaines
- Capécitabine (forme orale) : traitement à domicile plus simple à gérer
Chaque protocole induit des effets secondaires spécifiques qu’il faut anticiper.
| Protocole | Effets secondaires majeurs | Surveillance prioritaire |
|---|---|---|
| FOLFOX | Neuropathies, diarrhées | Extrémités, transit |
| Gemcitabine | Thrombopénie, fatigue | NFS, état général |
| Paclitaxel | Alopécie, neutropénie | Risque infectieux |
| Capécitabine | Syndrome mains-pieds | Peau mains/pieds |
Conseil opérationnel : Créez une fiche synthétique par protocole, accessible en salle de soins, récapitulant les effets attendus et les seuils d’alerte. Cela facilite la transmission entre équipes et sécurise la surveillance.
Mettre en place une surveillance structurée des effets secondaires
La détection précoce des complications repose sur une organisation rigoureuse et des outils adaptés. Sans cadre formalisé, certains signes peuvent passer inaperçus jusqu’à l’aggravation.
Créer une fiche de surveillance personnalisée
Une fiche de surveillance efficace doit intégrer :
- Identification du résident et du protocole en cours
- Calendrier des cures avec dates et numéros de cycle
- Paramètres vitaux quotidiens : température, tension, pouls
- Échelles d’évaluation : douleur (EVA), fatigue (échelle ECOG), nausées
- Surveillance biologique : dates des prochaines NFS, fonction rénale
- Observations ciblées : état cutané, transit, appétit, comportement
Exemple terrain : L’EHPAD Les Jardins d’Automne a développé une fiche A4 recto-verso plastifiée, complétée quotidiennement par l’équipe soignante. Chaque semaine, l’IDEC synthétise les données dans le dossier informatisé et alerte l’oncologue si nécessaire.
Les effets secondaires à surveiller en priorité
Hématologiques :
– Neutropénie fébrile (urgence vitale)
– Thrombopénie avec risque hémorragique
– Anémie majorant la fatigue
Digestifs :
– Nausées et vomissements persistants
– Diarrhées sévères (> 4 selles/jour)
– Mucite buccale empêchant l’alimentation
Cutanés :
– Syndrome main-pied (rougeurs, desquamation)
– Réactions d’hypersensibilité
– Alopécie (impact psychologique)
Neurologiques :
– Neuropathies périphériques (engourdissements)
– Troubles cognitifs aggravés
– Vertiges, troubles de l’équilibre
Seuil d’alerte : Température > 38°C chez un patient neutropénique = appel immédiat du médecin traitant ou de l’oncologue de garde.
Question fréquente : Comment différencier une fatigue normale d’une asthénie nécessitant une intervention ?
Utilisez l’échelle ECOG (Performance Status) lors de chaque évaluation. Un passage d’ECOG 1 (activités normales avec fatigue) à ECOG 3 (alité plus de 50 % du temps) en quelques jours impose une consultation médicale urgente.
Conseil pratique : Programmez une réunion hebdomadaire de 15 minutes entre IDE, IDEC et médecin coordonnateur pour faire le point sur chaque résident sous chimiothérapie. Cette régularité prévient les oublis et harmonise les conduites à tenir.
Organiser la coordination avec l’équipe d’oncologie
La qualité de la coordination pluridisciplinaire détermine largement la réussite de l’accompagnement. Les résidents sous chimiothérapie nécessitent une articulation fluide entre EHPAD, médecin traitant, oncologue et services hospitaliers.
Définir les circuits d’information et les interlocuteurs
Cartographie des acteurs :
- Oncologue référent : prescrit le protocole, ajuste les doses
- Médecin coordonnateur EHPAD : assure le suivi global et la cohérence des soins
- Infirmière de coordination en oncologie : interlocuteur privilégié entre cures
- Médecin traitant : gère les intercurrences
- Pharmacien hospitalier : conseille sur les manipulations et interactions
Outil clé : Le dossier de liaison oncologique circule entre l’hôpital et l’EHPAD. Il contient le compte-rendu de consultation, le protocole détaillé, le calendrier des cures, les bilans biologiques récents et les coordonnées des référents.
Exemple réussi : L’EHPAD Résidence du Parc a mis en place un contact WhatsApp professionnel sécurisé avec l’infirmière d’oncologie de l’hôpital partenaire. Les photos de lésions cutanées, questions sur les ajustements de traitement symptomatique et demandes de rendez-vous urgents transitent rapidement, évitant hospitalisations inutiles.
Anticiper les situations d’urgence
Certaines complications requièrent une réaction immédiate :
- Neutropénie fébrile
- Hémorragie active
- Détresse respiratoire
- Douleur réfractaire aux antalgiques habituels
- Déshydratation sévère
Protocole d’urgence type :
- Évaluation initiale par l’IDE de garde
- Appel du médecin coordonnateur ou de l’oncologue selon l’horaire
- Transmission standardisée : identité, protocole en cours, symptômes, constantes
- Décision concertée : surveillance renforcée sur place ou transfert hospitalier
- Traçabilité écrite dans le dossier de soins
Question fréquente : Qui décide de l’hospitalisation en cas de complication ?
La décision relève de la responsabilité médicale partagée entre médecin coordonnateur et oncologue. L’IDEC facilite la prise de décision en fournissant les éléments cliniques factuels. Les directives anticipées et le projet personnalisé de soins guident ces choix, particulièrement en soins palliatifs.
Conseil opérationnel : Organisez deux fois par an une visioconférence avec l’équipe d’oncologie pour réviser les protocoles de liaison, partager les retours d’expérience et actualiser les procédures. Cette démarche proactive renforce la confiance mutuelle et améliore la réactivité.
Garantir le confort et les soins de support au quotidien
Au-delà de la surveillance médicale, le confort global du résident demeure prioritaire. Les soins de support visent à prévenir ou traiter les symptômes et maintenir la meilleure qualité de vie possible.
Les piliers des soins de support en EHPAD
Gestion de la douleur :
– Évaluation quotidienne par échelle adaptée (EVA, ALGOPLUS si troubles cognitifs)
– Respect des paliers OMS
– Anticipation des douleurs neuropathiques (gabapentine, prégabaline)
– Techniques non médicamenteuses : massage, relaxation, musicothérapie
Soutien nutritionnel :
– Adaptation des textures selon les mucites
– Enrichissement alimentaire contre la dénutrition
– Fractionnement des repas
– Compléments nutritionnels oraux si nécessaire
– Hydratation renforcée (cible 1,5 L/jour minimum)
Prévention infectieuse :
– Hygiène des mains renforcée
– Limitation des visites en période de neutropénie
– Surveillance bucco-dentaire quotidienne
– Vaccination antigrippale et anti-pneumococcique à jour
Accompagnement psychologique :
– Écoute active par l’ensemble de l’équipe
– Intervention du psychologue de l’établissement
– Maintien du lien social et des activités adaptées
– Soutien aux familles confrontées à l’angoisse
Citation à retenir : « Un résident sous chimiothérapie reste avant tout une personne avec son histoire, ses goûts et ses besoins relationnels. Les soins techniques ne doivent jamais occulter cette dimension humaine. »
Adapter l’environnement et les activités
Aménagements pratiques :
- Chambre proche des sanitaires pour limiter les déplacements
- Température ambiante stable (risque accru de frissons)
- Éclairage doux pour les photosensibilités
- Veilleuse nocturne pour sécuriser les déplacements
Activités thérapeutiques adaptées :
- Art-thérapie : expression des émotions sans verbalisation
- Ateliers mémoire courts (15-20 minutes) pour respecter la fatigabilité
- Promenades accompagnées en jardin thérapeutique
- Séances de socio-esthétique (soins du visage, maquillage) pour restaurer l’image de soi
Exemple inspirant : L’EHPAD Les Érables propose un « parcours douceur » aux résidents sous traitement oncologique : massage des mains aux huiles essentielles (après vérification des contre-indications), diffusion de musique relaxante et temps d’écoute privilégié deux fois par semaine. L’anxiété mesurée par questionnaire a diminué de 30 % après trois mois.
Question fréquente : Comment gérer l’alopécie et son impact psychologique ?
Proposez systématiquement un rendez-vous avec une socio-esthéticienne formée en oncologie. Elle conseillera sur les foulards, turbans, perruques et maquillage adaptés. Ne banalisez jamais cette perte : pour beaucoup, elle symbolise la maladie et altère profondément l’estime de soi.
Conseil pratique : Créez un « kit confort chimiothérapie » contenant : crème hydratante non parfumée, bain de bouche au bicarbonate, compresses stériles, thermomètre digital, carnet de surveillance. Remettez-le au résident dès le début du traitement pour matérialiser l’accompagnement personnalisé.
Les soins palliatifs : quand le confort devient l’objectif central
Pour certains résidents, la chimiothérapie s’inscrit dans une démarche palliative visant à ralentir l’évolution ou à soulager des symptômes, sans visée curative. Cette transition impose une réorientation des priorités vers le confort maximal.
Identifier le basculement vers une approche palliative
Signes évocateurs d’un passage en phase palliative :
- Décision d’arrêt de la chimiothérapie par l’oncologue
- Aggravation malgré les traitements
- Altération marquée de l’état général (ECOG 3-4)
- Expression par le résident d’une lassitude face aux traitements
- Discussions familiales orientées vers le confort
La démarche palliative précoce améliore la qualité de vie et réduit les hospitalisations en fin de vie. Selon les recommandations HAS, elle doit être envisagée dès l’annonce d’une maladie grave évolutive.
Exemple de transition : Madame L., 86 ans, sous chimiothérapie pour cancer du pancréas métastatique, exprimait lors des soins sa fatigue profonde et son souhait « de ne plus courir après le temps ». Après discussion pluridisciplinaire incluant la famille, l’oncologue et l’équipe soignante, la décision d’arrêt de la chimiothérapie a été prise, avec mise en place d’un protocole antalgique renforcé et augmentation des visites de la psychologue.
Coordonner avec les équipes mobiles de soins palliatifs
Les équipes mobiles de soins palliatifs (EMSP) constituent un appui précieux pour :
- Évaluer les symptômes réfractaires
- Proposer des ajustements thérapeutiques complexes
- Former les équipes aux gestes spécifiques
- Accompagner les questionnements éthiques
- Soutenir les professionnels face à la charge émotionnelle
Procédure de sollicitation :
- Discussion en réunion de coordination pluridisciplinaire
- Demande formalisée par le médecin coordonnateur
- Intervention de l’EMSP dans les 48-72 heures
- Élaboration d’un plan de soins partagé
- Suivi régulier avec réévaluations programmées
Question fréquente : Comment articuler suivi oncologique et approche palliative ?
Les deux ne s’opposent pas. L’oncologue peut proposer une chimiothérapie palliative visant à réduire une masse tumorale douloureuse, tandis que l’équipe d’EHPAD et l’EMSP gèrent le confort global. La communication régulière entre tous les acteurs garantit la cohérence du projet de soins.
Les outils de la démarche palliative en EHPAD
Directives anticipées : S’assurer de leur existence et de leur accessibilité dans le dossier.
Projet personnalisé de soins : Réévalué régulièrement, intégrant les souhaits du résident et de ses proches.
Protocoles anticipés :
- Prise en charge de la douleur réfractaire (morphine sous-cutanée continue)
- Gestion de la dyspnée (morphine + anxiolytiques)
- Traitement de l’agitation terminale (midazolam)
Tableau de synthèse des symptômes palliatifs courants :
| Symptôme | Traitement médicamenteux | Mesures non médicamenteuses |
|---|---|---|
| Douleur | Morphine, méthadone | Positionnement, massage |
| Dyspnée | Morphine, O2 si hypoxie | Ventilation, position demi-assise |
| Nausées | Métoclopramide, halopéridol | Fractionnement alimentaire |
| Anxiété | Benzodiazépines | Présence, toucher, musique |
| Confusion | Halopéridol (si agitation) | Environnement calme, familier |
Conseil opérationnel : Formez régulièrement vos équipes aux soins palliatifs (utilisation de la PCA morphine, gestion de l’agitation, communication avec les familles). Ces compétences sécurisent les pratiques et augmentent la confiance des professionnels face à des situations anxiogènes.
Vers une culture de l’excellence dans l’accompagnement oncologique
Accompagner un résident sous chimiothérapie exige bien plus que des compétences techniques : il s’agit de construire une culture d’établissement où chaque professionnel, du personnel de nuit à la direction, comprend les enjeux et contribue à la qualité des soins.
Les clés de la réussite :
- Formation continue : Au moins une session annuelle sur les traitements oncologiques et leurs effets secondaires
- Outils partagés : Fiches de surveillance, protocoles accessibles, dossier de liaison
- Coordination fluide : Interlocuteurs identifiés, circuits d’information clairs
- Approche personnalisée : Écoute des préférences, adaptation des soins au projet de vie
- Soutien d’équipe : Espaces de parole, analyse de pratiques, supervision externe
Checklist pour l’IDEC :
- [ ] Fiche de surveillance personnalisée créée pour chaque résident sous traitement
- [ ] Contact direct établi avec l’infirmière de coordination oncologique
- [ ] Protocoles d’urgence affichés en salle de soins et connus de tous
- [ ] Réunion hebdomadaire programmée pour évoquer les résidents sous chimiothérapie
- [ ] Kit confort remis au résident au démarrage du traitement
- [ ] Formation « soins oncologiques de support » planifiée dans l’année
- [ ] Lien avec l’EMSP du territoire établi et procédure de sollicitation connue
- [ ] Directives anticipées et projet personnalisé à jour dans le dossier
L’accompagnement des résidents sous chimiothérapie transforme profondément les pratiques d’EHPAD. Il impose rigueur médicale et humanité, technicité et écoute. En structurant la surveillance, en fluidifiant la coordination et en plaçant le confort au cœur des préoccupations, les professionnels offrent à ces résidents fragiles ce dont ils ont le plus besoin : des soins de qualité dans un environnement respectueux de leur dignité.
FAQ : Questions complémentaires
Peut-on administrer une chimiothérapie directement en EHPAD ?
Certaines chimiothérapies orales (capécitabine, cyclophosphamide) peuvent être administrées en EHPAD après formation de l’équipe soignante. Les perfusions intraveineuses restent du ressort hospitalier ou de l’hospitalisation à domicile (HAD), sauf convention spécifique avec un établissement disposant d’une autorisation et de personnels formés.
Comment gérer l’entourage familial anxieux ?
Organisez systématiquement une réunion de synthèse associant famille, médecin coordonnateur, IDEC et éventuellement l’oncologue (en visio si nécessaire). Expliquez le protocole, les effets attendus et les moyens de surveillance. Remettez un document écrit récapitulatif. Proposez un interlocuteur unique (souvent l’IDEC) pour centraliser les questions.
Quels indicateurs suivre pour évaluer la qualité de l’accompagnement oncologique ?
Surveillez : le taux de détection précoce des effets secondaires (avant aggravation), le nombre d’hospitalisations évitables, le taux de complétion des fiches de surveillance, la satisfaction des résidents et familles (questionnaires), et le nombre de réunions de coordination pluridisciplinaire tenues. Ces indicateurs objectivent la démarche qualité et identifient les axes d’amélioration.

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